
Pourquoi Est ce que Alan moore a fait gagner Ozymandias ??

Pourquoi Est ce que Alan moore a fait gagner Ozymandias ??

C'est probablement l'une des décisions les plus importantes d'Alan Moore dans Watchmen.
Moore ne fait pas gagner Ozymandias parce qu'il l'admire. Il le fait gagner parce qu'il veut détruire plusieurs conventions des comics de super-héros.
D'abord, il rejette l'idée que le héros triomphe toujours à la dernière seconde.
Dans un comic classique, Rorschach ou Nite Owl seraient arrivés juste avant l'activation du plan.
Au lieu de cela, Ozymandias leur dit la phrase devenue célèbre :
"I did it thirty-five minutes ago."
Il n'y a plus rien à empêcher. Le mal est déjà fait.
Ensuite, Moore voulait poser une véritable question morale.
Le plan d'Ozymandias est monstrueux : il tue des millions de personnes.
Mais son objectif est d'empêcher une guerre nucléaire qui en tuerait potentiellement des milliards.
Le lecteur est donc coincé entre deux horreurs :
Il n'y a pas de réponse confortable.
Enfin, Moore critique l'idée du "grand homme".
Ozymandias est persuadé qu'il est suffisamment intelligent pour décider du destin de l'espèce humaine.
Il ressemble presque à un philosophe-roi de Platon... poussé jusqu'à la folie.
Moore se méfie profondément de ce genre de personnage : quelqu'un qui croit que son intelligence lui donne le droit de sacrifier des innocents.
Et c'est là que Rorschach devient essentiel.
Rorschach n'est pas présenté comme un homme équilibré : il est violent, obsessionnel et psychologiquement brisé.
Mais il refuse malgré tout de mentir.
Pour lui :
Un crime reste un crime, même s'il sauve le monde.
Son exécution par Dr Manhattan montre que, dans Watchmen, la vérité et la morale peuvent être écrasées par ce qui est présenté comme le "bien supérieur".
Le dernier détail rend la fin encore plus brillante : Moore ne confirme jamais qu'Ozymandias avait raison.
C'est un point que beaucoup de lecteurs oublient.
Oui, son plan semble fonctionner à court terme.
Mais personne ne sait si cette paix durera :
Même Ozymandias doute à la fin lorsqu'il demande à Dr Manhattan :
"I did the right thing, didn't I?"
Et Manhattan répond :
"Nothing ever ends."
Cette dernière phrase résume toute la philosophie de Moore. Il n'y a pas de victoire définitive, pas de solution parfaite, pas de fin heureuse garantie. Même le plan le plus calculé ne met pas un terme à l'histoire ni aux dilemmes moraux de l'humanité. C'est précisément pour cela qu'Ozymandias gagne : non pour célébrer son triomphe, mais pour obliger le lecteur à vivre avec une fin où le "vainqueur" n'est peut-être pas dans le vrai.

Comment expliquer la psychologie de Ozymandias, il incarne un peu le roi philosophe platonicien, qui comme on l’attend des gens, n’a pas honte du tout de son intelligence, et ne prend pas conseil de ceux inférieure à lui

Oui, Ozymandias est presque une expérience de pensée sur le roi philosophe de Platon, mais Alan Moore en montre aussi le danger.
Il y a plusieurs couches dans sa psychologie.
D'abord, Adrian Veidt est sincère. C'est important. Il n'est pas un tyran qui cherche le pouvoir pour le plaisir. Il est convaincu d'agir pour le bien commun. Il a vendu son entreprise, donné une grande partie de sa fortune à des œuvres philanthropiques, étudié les plus grands penseurs, appris les langues, repoussé les limites de son corps et de son esprit. Il ne ment pas lorsqu'il dit vouloir sauver l'humanité.
Ensuite, il possède une confiance absolue dans sa propre raison.
C'est probablement son trait principal.
Il ne pense pas :
« Je suis peut-être le plus intelligent. »
Il pense :
« Je suis le seul à voir correctement la situation. »
À partir de là, consulter les autres devient presque absurde à ses yeux. Pourquoi demander l'avis de personnes qu'il considère incapables de comprendre les enjeux ? Ce n'est pas de l'arrogance gratuite ; c'est une conclusion logique issue de sa vision du monde.
C'est effectivement très proche du roi philosophe platonicien. Dans la République, Platon soutient que les philosophes devraient gouverner précisément parce qu'ils connaissent le Bien mieux que les autres. Le peuple, lui, est facilement trompé par les apparences.
Mais Moore ajoute une différence cruciale : personne ne peut vérifier qu'Ozymandias a réellement raison.
C'est là que le rêve platonicien devient inquiétant. Si un homme est tellement convaincu de sa supériorité intellectuelle qu'il n'accepte plus aucune contradiction, comment distinguer le génie du mégalomane ?
Un autre aspect fascinant est qu'Ozymandias est presque isolé par son intelligence.
Il admire sincèrement des figures comme Alexandre le Grand ou Ramsès II, mais il n'a pratiquement pas d'égal vivant. Même Dr Manhattan, qui pourrait être son interlocuteur naturel, est devenu émotionnellement distant. Les autres héros lui paraissent limités. Il vit dans une solitude intellectuelle qui renforce encore sa certitude.
Enfin, il est profondément conséquentialiste.
Pour lui, les intentions comptent moins que les résultats. Si tuer trois millions de personnes permet d'en sauver trois milliards, alors c'est la bonne décision. Il ne raisonne pas en termes de droits inviolables, mais de bilan final.
C'est pourquoi Rorschach est son opposé parfait. Là où Ozymandias dit :
« Les conséquences justifient le sacrifice. »
Rorschach répond :
« Certains actes sont mauvais, quelles qu'en soient les conséquences. »
Les deux sont inflexibles, mais pour des raisons complètement différentes.
Ce qui rend Ozymandias si mémorable, c'est qu'il possède beaucoup des qualités que nous associons spontanément à un grand dirigeant : intelligence exceptionnelle, discipline, culture, vision à long terme, absence d'intérêt personnel apparent. Moore ne le présente pas comme un imbécile ou un simple mégalomane. Il pose une question plus dérangeante :
Que se passe-t-il si l'homme le plus intelligent de la planète est aussi celui qui décide qu'il a le droit de franchir toutes les limites morales ?
Autrement dit, Watchmen ne critique pas l'intelligence elle-même. Il interroge ce qui arrive lorsqu'une intelligence extraordinaire n'est plus freinée par le doute, le dialogue ou des limites éthiques. C'est ce mélange de génie, de sincérité et de certitude absolue qui fait d'Ozymandias un personnage aussi fascinant qu'inquiétant.