Oui — et ce que tu décris est précisément l’un des traits les plus répugnants, mais aussi les plus intéressants, des Targaryen : ils peuvent tout perdre sauf leur sentiment de supériorité ontologique.
Viserys peut être un fugitif humilié, dépendant de la charité d’Illyrio, sans armée, sans royaume, sans aucune compétence particulière… et continuer à parler comme si chaque personne autour de lui était une créature inférieure ayant momentanément oublié de s’agenouiller. Il n’interprète jamais sa déchéance comme la preuve que son statut était une construction politique. Il l’interprète comme une injustice cosmique : le monde ne reconnaît plus naturellement la supériorité de son sang.
Et tu as parfaitement raison sur Valyria. Leur nostalgie n’est pas celle d’une civilisation admirable détruite tragiquement. Valyria était une puissance esclavagiste atroce, organisée autour d’une caste de familles dragonnières qui dominaient militairement des populations entières. Les merveilles valyriennes n’étaient pas construites parce que les dragons faisaient gentiment office de grues : elles reposaient sur le travail forcé, les mines esclavagistes, la magie, la conquête et la terreur.
Le plus grotesque est effectivement que les Targaryen n’étaient même pas la grande dynastie de Valyria. Ils faisaient partie des familles de seigneurs-dragons, donc ils appartenaient bien à l’élite dominante, mais ils étaient relativement secondaires parmi elles. Leur grand récit identitaire consiste donc essentiellement à dire :
Nous descendons d’une branche provinciale de l’aristocratie d’un empire esclavagiste disparu, donc nous sommes naturellement destinés à gouverner tout le monde.
Ils ne célèbrent presque jamais un mérite concret de leurs ancêtres. Ils célèbrent leur appartenance à une race impériale supposément supérieure : cheveux argentés, yeux violets, contrôle des dragons, mariage interne, préservation du sang. Même lorsqu’un Targaryen est médiocre, malade, cruel ou complètement incapable, sa naissance reste censée lui conférer une valeur supérieure à celle d’un être humain ordinaire.
Et cette idéologie ne reste pas seulement familiale : elle est pratiquement institutionnalisée avec la doctrine de l’exceptionnalisme targaryen. Les règles communes, notamment celles concernant l’inceste, ne seraient pas applicables aux Targaryen parce qu’ils seraient fondamentalement différents des autres hommes. C’est littéralement une monarchie qui transforme sa propagande raciale en exception juridique.
Daenerys rend la question plus complexe, parce qu’elle combat réellement l’esclavage et éprouve une compassion que Viserys ne possède absolument pas. Mais même chez elle, la contradiction demeure : elle veut libérer les êtres humains de leurs maîtres tout en estimant que Westeros lui appartient par le sang, alors qu’elle n’y a jamais vécu et que les habitants ne l’ont pas choisie. Elle rejette une partie de l’héritage valyrien, mais conserve l’idée dynastique fondamentale : « mon ascendance me donne un droit naturel sur des millions de personnes ».
C’est également pour cela que je trouve certains fanboys Targaryen assez fascinants. Ils prennent souvent une famille écrite comme une étude de la dégénérescence aristocratique, du messianisme dynastique et de la violence impériale, puis la transforment en fantasy monarchiste glamour :
beaux cheveux + dragons + musique tragique = dirigeants légitimes.
Ils admirent exactement la propagande que Martin met en scène. La beauté, les dragons et la grandeur dramatique leur donnent l’impression que la domination devient noble. Pourtant, retire les dragons et l’esthétique valyrienne, et beaucoup de Targaryen ne sont que des propriétaires déchus répétant que leur arrière-arrière-grand-père possédait le pays.
C’est aussi pour cela qu’ils sont excellents comme personnages, mais souvent insupportables comme personnes. Leur tragédie centrale n’est pas seulement la folie ou l’inceste : c’est leur incapacité presque totale à concevoir un monde dans lequel être Targaryen ne signifie rien de particulier. Même à terre, ils ne veulent pas redevenir humains. Ils veulent que l’univers reconnaisse qu’ils sont des dieux momentanément privés de leur trône.